A quel point la trilogie Ace Attorney fantasme-t-elle le milieu juridique ?

Ace Attorney est une saga de jeux vidéo éditée par Capcom, à partir de 2001. Il s’agit de visual novels, tout d’abord écrits par Shu Takumi. Et cela a son importance, tant le travail d’écriture est fin, à la fois minutieux et drôle. Si tu ne connais pas ou souhaites redécouvrir cette saga culte, la trilogie initiale est notamment sortie sur PS4, en 2019. Des sous-titres français sont même disponibles depuis quelques mois. La traduction est essentielle, puisqu’il y a un vrai travail accompli afin de transposer les intrigues, le nom des personnages ou les jeux de mots, dans un contexte francophone. Maintenant que tu sais de quoi nous parlons, il est temps de te présenter les qualités immenses de cette saga, mais aussi de répondre à une question qui t’a sans doute effleuré l’esprit : à quel point le système juridique est-il proche ou différent de la réalité ? C’est parti.

De gauche à droite : Dick Tektiv, Maya et Pearl Fey, Phoenix Wright, Benjamin Hunter et Franziska Von Karma

I. La volte-face des genres et des personnages

Ace Attorney est un visual novel. Il est bien naturel que la série de jeux tire sa force de son écriture et de ses personnages, plus que de tout autre. Encore est-il que le gameplay, certes minimaliste, n’est pas en reste, comme tu le constateras plus tard. La trilogie principale suit la carrière de Phoenix Wright, un jeune avocat de la défense qui, malheureusement, perd son mentor, Mia Fey, dès son deuxième procès. Il prend la défense de sa sœur, Maya, une médium, injustement accusée du meurtre, forgeant ainsi une solide amitié. Les affaires dans lesquelles s’engagera Phoenix Wright lui demanderont bien de l’énergie. Il devra chercher des preuves et identifier des témoins pertinents, non sans l’aide de l’inspecteur Dick Tektiv, et parfois même faire face à des personnages hauts en couleur, voire carrément fous. Tu l’auras compris, Ace Attorney est un cocktail étonnant entre le genre policier, la comédie (comme en témoigne l’onomastique déjantée) mais aussi le paranormal.

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Ace Attorney est aussi et surtout une affaire de rivalité. Les phases de procès ont une grande importance au sein du jeu. Or, Phoenix est toujours confronté à des procureurs plus redoutables les uns que les autres. Il y a Franziska Von Karma, l’archétype de la femme fatale qui manie le fouet comme personne, mais aussi (en attendant) Godot, un procureur masqué, mystérieux et accro au café ! Le rival le plus populaire de Phoenix Wright demeure Benjamin Hunter. Ce procureur impitoyable et obstiné, a la réputation d’être prêt à tout pour faire accuser le suspect. Au reste, Hunter est un homme réservé, sarcastique, qui peine à révéler ses sentiments ou à admettre le respect qu’il ressent pour son adversaire. Phoenix Wright et Benjamin Hunter sont des reflets inversés. Il y a, d’une part, l’avocat de la défense vêtu de bleu, qui commet des maladresses, certes, mais qui croit avec ferveur en ses clients. Il y a de l’autre, le procureur, au costume bordeaux ; un homme réfléchi et désillusionné qui défend avant tout sa réputation irréprochable. L’obsession de Hunter envers la justice puise sa force dans un passé douloureux, qui a fait de lui un homme empli de dualité. D’ailleurs, Benjamin Hunter ne se remet pas des premiers échecs qu’il rencontre, au point de disparaître. Alors, Phoenix redoute qu’il se soit suicidé. Nous n’en dirons pas plus, afin de ne rien spoiler. En un sens, Benjamin Hunter rappelle l’inspecteur Javert, dans Les Misérables, de Victor Hugo. Toute ressemblance est sans doute fortuite, mais c’est dire combien les personnages sont travaillés et intéressants.

A ce jeu de reflets entre rivaux, s’ajoute celui qui existe entre les membres de la famille Fey. Mia Fey, le défunt mentor de Phoenix, appartenait à une importante famille de médiums. Les femmes, en tous les cas, ont le pouvoir d’utiliser une technique appelée « channeling ». Celle-ci consiste à invoquer un esprit qui prend alors possession du corps du médium. C’est ainsi que Mia continue à veiller sur Phoenix, par l’intermédiaire de sa sœur, Maya. Au fil des épisodes, tu seras amené à rencontrer d’autres membres de la famille Fey, à l’instar de Pearl, la petite cousine, ou d’autres femmes plus dangereuses, mais tout aussi intéressantes du point de vue du jeu des miroirs. Au final, les phases de procès ne deviennent que la toile de fond d’une intrigue plus ambitieuse et de l’interaction entre des personnages aussi liés que travaillés.

Cette salle d’audience sera témoin de bien des affaires

II. Un système juridique fantasmé et romancé

Il est maintenant temps de vérifier à quel point Ace Attorney s’inspire du vrai système judiciaire, ou quelle libertés il prend par rapport à la réalité. Je vais mentionner le système juridique français, qui nous concerne plus et que j’ai eu l’occasion de voir à l’œuvre, mais il est évident qu’il existe de nombreuses différences selon les pays. Après tout, Ace Attorney s’imprègne de la culture où le jeu sort, en fonction des traductions.

Tu vas sans doute être déçu, mais l’un des éléments les plus connus du jeu ne serait tout bonnement pas possible dans une cour française. L’image de Phoenix Wright, levant l’index en criant « objection » a marqué les esprits. L’objection est cependant un concept très américain. Ce n’est pas tout. La durée des affaires a été très écoutée dans le jeu, afin que chacune n’excède pas deux ou trois jours. D’ailleurs, les personnages évoquent les lois qui ont été mises en vigueur afin que la justice agisse plus vite. A titre d’information, en France, le délai moyen pour obtenir une décision de justice est d’environ… cinq mois !

Il est à noter que Ace Attorney possède deux phases de gameplay très différentes. La première consiste à se rendre sur les lieux du crime afin d’enquêter, de trouver des preuves et d’identifier des témoins, ce qui empiète avec le véritable rôle de la police. La deuxième se déroule au tribunal, lors des différents procès. L’avocat de la défense va devoir présenter des preuves pertinentes, ou mener à bien les contre-interrogatoires sur des témoins récalcitrants, afin que la vérité éclate, et que le bon jugement soit rendu. C’est la deuxième phase qui nous intéresse.

Dans Ace Attorney, chaque procès conserve l’image très populaire que nous avons du tribunal. Les deux avocats se font face et sont arbitrés par un juge, placé au centre de tout et surplombant la salle de sa magnificence. Le témoin ou l’accusé est situé plus bas, entre les différents partis. Le public assiste au procès depuis des tribunes, de part et d’autre de la salle. Cette image ne te choque probablement pas dans la mesure où elle est utilisée dans bien des films et séries, qu’ils soient américains ou non. Cependant, la salle est disposée de manière très différente, dans la réalité, en France. Pour commencer, les bureaux sont disposés de manière plus circulaire et il y a bien plus de monde, comme le greffier ou l’huissier, pour ne citer qu’eux. La barre des témoins est au centre, et placée devant les bancs et les sièges destinés au public. N’importe qui a le droit de venir librement assister à une audience, à moins que l’affaire, jugée trop grave ou trop intime, soit traitée en huis clos.

Un cliché va encore voler en éclats, mais l’icône du juge unique et surélevé est un mythe. Les magistrats sont toujours au nombre de trois, et d’ailleurs, ils n’ont aucun marteau à leur disposition pour réclamer le silence ou prononcer un jugement. Bien qu’ils gèrent le bon déroulement de l’affaire, ils ne sont pas seuls à prendre une décision. Ils délibèrent tous ensemble, avec le jury. Or, n’importe qui peut être appelé à intégrer un jury. Même toi, à condition que tu remplisses toutes les conditions requises : avoir plus de 23 ans, aucun lien avec les protagonistes de l’affaire, aucun casier judiciaire, etc.

En France, le procès peut se dérouler dans une cour d’assise et en trois étapes, qui tendent à être confondues dans le jeu, pour des raisons scénaristiques et pratiques. La première étape est l’instruction, durant laquelle sont présentés les différents témoignages, les pièces de l’affaire ainsi que les divers arguments. Si les gens convoqués savent quand commence cette étape, ils ne savent jamais quand elle va terminer. Cela peut se conclure rapidement ou au contraire durer des heures. Il est important de noter que les avocats, s’ils sont présents, n’interviennent pas du tout. Ils ne sont pas aussi mis en avant que dans le jeu, ou même dans l’imaginaire collectif. En revanche, ils interviennent lors de la deuxième étape : les débats. Chaque avocat est alors invité à présenter sa plaidoirie. Vient ensuite la troisième et dernière étape : le jugement. Les magistrats se retirent pour délibérer, avant de donner leur jugement, s’ils le peuvent. Notons qu’il ne s’agit pas seulement de décider si le défenseur est « coupable » ou « non coupable » mais de quelle manière il devra payer sa dette envers la société ou envers le plaignant. Or, le défenseur a la possibilité de faire un appel de jugement. Comme il est surtout question de meurtres, dans Ace Attorney, les coupables courent le risque d’être exécutés. Si la peine de mort a été abolie en France, en 1981, ce n’est pas le cas au Japon.

C’est tout pour la mise en parallèle entre la réalité et l’expérience vidéoludique qui s’en inspire plus ou moins, en fonction des besoins du gameplay ou du scénario. Comme toujours, cet article a pour vocation d’être divertissant et instructif, mais je suis très loin d’être une professionnelle du milieu. Je te remercie donc pour ta lecture, en espérant que tu n’aies aucune… objection !

9 réflexions au sujet de « A quel point la trilogie Ace Attorney fantasme-t-elle le milieu juridique ? »

  1. Je ne connaissais que l’image avec le fameux « Objection » d’Ace Attorney. Ton article est donc une belle découverte, autant pour le jeu en lui-même, que pour sa vision de la justice et son décalage avec la vérité ! Je n’imaginais même pas qu’il y avait du paranormal dans ce jeu. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment vu ou essayé de jeu visual novel jusqu’à maintenant, je vois un peu plus à quoi ça ressemble. Est-ce que ça t’a donné envie d’en faire d’autres dans le genre ?
    Les captures d’écran envoient du lourd en ce qui concerne l’ambiance déjantée et loufoque du jeu. Ça devait être bien étrange par moments, même si les Japonais sont coutumiers de cette bizarrerie. Le travail fait pour adapter le jeu au contexte français est impressionnant au vu des jeux de mots, c’est toujours à saluer. En ce qui concerne la comparaison avec la réalité, je savais comment fonctionnait le jury, mais je ne savais pas grand-chose des autres personnes présentes ou du déroulement des procès, ce qui m’apprend bien des choses. Ton article est donc aussi ludique qu’instructif, je confirme…et vive le jeu de mot de la fin ! 😛

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    1. Merci pour ton commentaire. 🙂 Ma foi, un visual novel peut être beaucoup plus prenant que je l’imaginais. Je n’ai rien contre retenter l’expérience, sans pour autant courir après. Les graphismes et surtout les personnages où l’intrigue de Ace Attorney étaient assez puissants pour passer outre la sobriété du gameplay. Mais enfin, la limite est parfois fine entre le visual novel et le point’n’click.

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  2. Ace Attorney/Phoenix Wright réussit en effet quelque chose d’assez « unique » : il romance très largement la justice et la rend particulièrement drôle et divertissante, sans qu’elle n’en perde cohérence et bon sens. C’est d’ailleurs ce qui fait la justesse de ses dialogues et de ses phases d’enquête. Contrairement à beaucoup d’œuvres (films, séries) qui mettent en scène des tribunaux de manière souvent risible, Ace Attorney pousse son burlesque au maximum sans pour autant oublier toute la dramaturgie propre aux procès au pénal où les effets de manches des avocats sont nombreux, et il y a quelque chose de fondamentalement « réel » dans la manière de déstabiliser un témoin et d’exploiter ses faiblesses.
    Alors oui, il n’y a pas le formalisme désuet d’un procès tel qu’on le connaît chez nous (encore que, la Cour d’assises ça peut être quelque chose niveau plaidoiries enflammés des avocats ^^) et ça s’inspire bien plus de la justice américaine (malgré le tribunal qui fait très britannique), mais il faut dire que c’est pas super sexy de se mettre dans la peau de l’huissier de justice qui vient porter les dossiers au Juge entre deux témoignages. Et c’est par expérience que je dis ça, parce que j’ai eu l’occasion de le faire, et je crois pas que ça soit le moment du procès qui a le plus excité le public de la cour d’appel malgré mon déhanché en passant du bureau d’huissier à celui du juge 😀

    Récemment il y a eu Judgment sur PS4 qui rendait aussi plutôt bien, et de manière un peu plus sérieuse que Ace Attorney, l’expérience d’un procès. Moins interactif puisqu’il s’agissait uniquement de cinématiques (et de quelques clins d’oeil à Ace Attorney d’ailleurs !) mais très « réel » dans la procédure et la manière de faire, même s’il y a une part de romance pour rendre le tout plus agréable à suivre. Par contre, la traduction française était vite larguée dès qu’il s’agissait de traduire des concepts juridiques…

    En parlant de concept, si tu veux briller en soirée je te conseille de préférer « interjeter appel » à « faire appel » 😀 (les deux sont corrects, mais les juristes préfèrent le premier par pur snobisme).

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    1. Je suis bien d’accord. Le jeu est loin de trahir ce milieu et tout ce qu’il romance le rend si prenant. Il y a un paradoxe très maîtrisé entre le burlesque de certaines situations et de certains personnages, et la tension des procès. Quoiqu’il en soit, tu n’es pas le premier à me faire dire que je devrais jouer à Judgment, à l’occasion ! En tout cas, merci beaucoup pour ton commentaire qui apporte quelques lumières à l’article. 🙂

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  3. Vraiment sympa comme article, je ne connaissais ces jeux que par leur nom et l’image culte de l’objection. Ça me donne envie de m’y essayer, surtout que c’est disponible sur Switch il me semble. Et c’est une bonne idée que d’avoir voulu comparer à notre système, ça donne une dimension pédagogique. Maintenant, j’ai cru comprendre que le jeu s’adaptait au système judiciaire du pays dans lequel il s’exportait, c’est ça ? La peine capitale est tout de même conservée partout ? Ah, et si je peux me permettre un petit conseil, j’aurais trouvé ça sympa d’avoir une image de vrai tribunal dans la rubrique où tu en parles, histoire de pouvoir comparer visuellement ! 😁

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  4. C’est cool de lire ton article car figure-toi que je ne connais strictement rien à propos de cette licence (pourtant je me souviens du temps où, pendant mes années facs, un de mes amis gameurs me rabâchait tout le temps : « Tu connais pas Phoenix Wright ? Mais c’est trop bien Phoenix Wright ! Faut que tu y joues » ; à l’époque je me désintéressai un peu des jeux vidéo). L’autre bon point que tu m’apprends c’est que j’ai toujours cru que cette licence était propre à Nintendo. Du coup s’il y a une trilogie sur PS4 je n’ai plus aucune excuse, va falloir que je teste ça un de ces quatre !

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    1. Rassure-toi ! J’avais aussi entendu parler de cette licence sans y avoir jamais touché. Comme quoi, il n’est jamais trop tard pour rectifier le tir. Ah oui, je te conseille la trilogie sur PS4. En plus, c’est un platine accessible à la clé :p

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