Voyage à travers le paysage indépendant

Je ne voyage pas à travers les décors du jeu indépendant depuis longtemps. Ces expériences vidéoludiques ont pourtant été pour moi des évasions souvent exceptionnelles. Aujourd’hui, je souhaite t’amener à réaliser un périple un peu particulier. Est-ce une simple tentative de retranscrire tout ce que j’ai ressenti, ou encore d’exprimer mon affection pour ce genre, à travers une ode au jeu indépendant ? Interprète cette promenade comme tu le souhaites, puisque, après tout, le mystère et l’interprétation personnelle sont l’essence même de cet art. Ce voyage est si peu prémédité que je n’ai pas cherché à sélectionner des jeux indés qui se ressemblent, ou que j’aime le plus. Il s’agit simplement des cinq jeux indés que j’ai eu l’occasion de faire, depuis l’ouverture de ce blog. Tu as préparé ton bâton de randonnée et ton sac ? Alors, c’est parti.

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Un périple. Cinq destinations.

Généralement, on ne joue pas à un jeu indé pour sa durée de vie ou pour la variété de son gameplay. Il s’agit souvent d’expériences brèves, et c’est ce qui les rend si percutantes. Un voyage à travers le paysage indépendant repose, en premier lieu, sur la recherche de sensations. J’ai ressenti moult sensations tandis que je découvrais les paysages bucoliques de Everybody’s gone to the Rapture (2015). Alors que je redoutais de me laisser ensevelir par l’ennui, je me suis rapidement sentie apaisée puis carrément happée par ces paysages champêtres et ultra-réalistes, qui ne demandaient qu’à être explorés afin d’en percer les mystères. J’ai radicalement changé d’ambiance lorsque j’ai pénétré dans la ville de Denska, grâce à Concrete Genie (2019). J’ai découvert une station balnéaire consumée par les ténèbres, qui n’avait besoin que d’un peu de couleurs pour s’éclairer de nouveau. Une fois la cité sauvée, je suis partie au bout du monde, et même au-delà, dans le but d’explorer les paysages islandais de Spirit of the North (2019). Mon voyage avait déjà flirté avec le mysticisme, mais je découvrais alors un passage vers un ailleurs la spiritualité et le folklore nordique m’envoûtèrent, grâce à des paysages tantôt hivernaux, tantôt écarlates. Et puis, je dus renoncer à toutes ces couleurs avant de sombrer dans les limbes de Limbo (2010). Chaque panorama était minimaliste, tout en contrastes de noir et de blanc. Jamais les dangers mortels n’avaient été aussi nombreux qu’au cours de cette odyssée macabre, presque burtonnienne. Alors que je croyais être au bout de mes peines, je finis par découvrir les environnements plus réalistes, mais aussi plus froids et oppressants de Inside (2016).

Tu l’auras compris, ce fut le cheminement de multiples sensations aussi différentes et impérieuses les unes que les autres. Je ne les devais pas toujours à la puissance des graphismes, mais au moins à celle de directions artistiques très travaillées. Et si tu te demandes pourquoi un jeu indé est si désarmant… J’ai peut-être une théorie.

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Hymne au silence et à l’innocence.

Ce périple, j’ai été invitée à le réaliser seule avec moi-même. Et pour cause, les sources de distraction étaient rares, à dessein. Certes, les personnages de Rapture et Concrete Genie sont verbeux, mais la parole était loin d’être le principal moyen d’expression de ces aventures. Dans Rapture, j’ai appris à errer à travers des villes désertées, au rythme du bruit de mes pas et de la symphonie qui me berçait, pour ne rencontrer, au final, que les fantômes des êtres qui avaient vécu ici. Dans Concrete Genie, les mots étaient vides de sens face à ces gamins qui me harcelaient. La peinture et la création de génies incarnèrent ma seule échappatoire. Enfin, mes trois dernières destinations étaient habitées par un silence parfait. Spirit of the North, Limbo et Inside m’ont entraînée dans une bulle de mutisme à une époque où il y a du bruit partout, à chaque instant.

Au-delà de cette bulle dans laquelle chaque aventure m’entraînait, force est de constater que j’étais amenée à devenir plus vulnérable. N’interprétais-je pas un enfant dans Concrete Genie, Limbo et Inside ? Spirit of the North ne poussa-t-il pas le vice jusqu’à me mettre dans la peau d’un renard, encore plus incapable de manier la moindre arme ? Avec Rapture, je n’avais même plus d’enveloppe charnelle, au point de devenir une forme désincarnée qui ne pouvait découvrir qu’avec impuissance tout ce qu’il s’était passé.

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Célébrations et messages cachés.

Une fois que le voyage se termine et que les sensations s’atténuent, on cherche à comprendre. On cherche à comprendre ce que l’on vient de vivre. Et tu sais quoi ? On trouve rarement une réponse satisfaisante et définitive.

Bien sûr, il n’est pas difficile de comprendre que l’on vient de prendre part à une véritable ode à quelque chose. L’amour perdu et le pardon ne sont-ils pas célébrés dans Rapture ? L’art ne renoue-t-il pas les liens d’amitié et de fraternité dans Concrete Genie ? Ne sommes-nous pas en quête de spiritualité, ou au contraire, de retour à la réalité, dans Spirit of the North puis Limbo ? Inside n’est-il pas une ode à la liberté, envers et contre tout ?

Je n’ai pas de réponse définitive à te donner. Je n’en ai ni la prétention, ni l’envie. Comme je l’ai dit, ce périple est personnel. Tu dois l’entreprendre par toi seul, car il trouvera des échos dans un vécu qui n’appartient qu’à toi.

Ceci étant dit, si tu es de nature curieuse, je peux te proposer quelques pistes d’interprétation. Mais tâche de détourner ton regard des potentiels clés de lecture des aventures que tu n’as pas encore eu l’occasion de faire.

 

Everybody’s gone to the Rapture m’a tout d’abord fait penser à un paysage certes charmant, mais post-apocalyptique. Les habitations ayant été abandonnées, telles qu’elles étaient, j’ai imaginé que les populations avaient été contraintes d’évacuer rapidement les lieux, après une catastrophe nucléaire, peut-être. Je me suis rapidement rendue compte que je me trompais, au fur et à mesure que j’avançais dans le jeu, et surtout après avoir lu quelques analyses. Le titre du jeu fait à priori référence à l’Enlèvement de l’Église. Il s’agirait du passage des croyants du monde terrestre, jusqu’au ciel, qui pourrait arriver à tout moment. Il est vrai que les références religieuses sont très nombreuses, dans les environnements comme dans les dialogues du jeu. Les pistes portent tout de même à confusion, puisque les fantômes mentionnent des bombardements, la mise en quarantaine de la région, ou encore l’apparition d’une étrange marque qui serait – à priori – nuisible.

Concrete Genie possède sans doute le message le plus explicite. Un adolescent seul et stigmatisé par les autres se réfugie dans la peinture et dans son monde imaginaire afin d’échapper à la noirceur du monde. Pourtant, c’est précisément par son art qu’il va purifier la ville et se réconcilier avec ses ennemis d’hier, pour en faire ses amis.

Limbo est particulièrement déroutant car l’on sait peu de choses au sujet de l’intrigue. Un petit garçon traverse les limbes, qui sont, pour rappel, le séjour des enfants morts sans baptême. On sait qu’il recherche une fille, et c’est bien tout. Le mythe d’Orphée serait-il revisité ? Beaucoup imaginent que Limbo est le récit de ce qui arrive après un accident de voiture mortel. L’explication est séduisante dans la mesure où le petit garçon est amené à éviter de nombreux obstacles, tels des pneus, enflammés ou non, l’inversion de la gravité, pareille à des tonneaux de voiture, pour finir par s’extraire de ces limbes, en éclatant une membrane, comme s’il venait de traverser un pare-brise. Naturellement, ces limbes sont peuplés par les hantises primaires de l’enfance, qu’il s’agisse de la peur du noir, des enfants méchants ou encore des araignées. Personnellement, ce jeu m’a beaucoup fait penser à Little Nighmares, qui est devenu l’un de mes titres cultes.

Inside est l’un des jeux qui m’a le plus déroutée, ce qui n’est pas peu dire. Conçu par les créateurs de Limbo, il prend toutefois une direction plus réaliste. Paradoxalement, j’ai trouvé certaines situations bien plus tendues. Ce petit garçon pourchassé par des camions, des chiens, et contraint de franchir des clôtures barbelées, semblait chercher à traverser la frontière illégalement, pour fuir la misère ou la guerre de son pays. Cependant, les environnements ont souvent bousculé mes idées et modifié mon interprétation globale. Et si ce petit garçon cherchait, finalement, à échapper à un camp de travail forcé ? Cet univers semble tout avoir d’un régime totalitaire, où les êtres dominants cherchent à laver le cerveau des pauvres gens, dans le but de tout uniformiser et contrôler. D’ailleurs, certains niveaux nécessitent d’utiliser un casque, afin de contrôler des silhouettes pouvant accéder à des zones hors d’atteinte. Tel le spermatozoïde avec l’ovule, le petit garçon finit par s’unir à un monticule humain très dérangeant, qui semble prouver que plusieurs corps peuvent être animés par la même conscience. Alors, le monticule cherche à s’évader du laboratoire qui est le lieu d’expériences aussi sordides qu’irrespectueuses envers le corps ou l’individualité humaine. Mais que peut espérer un être aussi difforme de la liberté ?

Je n’ai pas trouvé d’explication définitive à la quête de spiritualité du petit renard de Spirit of the North. Celui-ci semble lutter contre les ténèbres écarlates qui maculent le ciel et empoisonnent la terre. Au reste, le créateur du jeu, Tayler Christensen, a dit une chose très intéressante, qui explique Spirit of the North, tout en clôturant merveilleusement cet article : « Le rythme paisible du jeu vise à encourager les joueurs à ralentir la cadence et à observer ce qui les entoure. C’est à ce moment qu’ils comprendront leur compagne-esprit et qu’ils découvriront leur raison d’être au sein des mystères issus du passé. »

Pour aller plus loin.

Je te remercie d’avoir pris le temps de lire ce récit de voyage, en espérant que cela t’aura donné envie de (re)découvrir ces jeux. Je serais bien sûr très curieuse d’entendre ton propre ressenti ou tes propres interprétations. Il ne me reste plus qu’à te souhaiter mes meilleurs vœux, puisqu’il s’agit du premier article de l’année. Sache que le blog possède désormais une chaîne youtube, où j’ai posté une première vidéo. Mystic Falco, qui avait déjà travaillé sur le design du blog, me fait l’immense honneur de travailler désormais sur les miniatures des vidéos et articles. Je lui en suis infiniment reconnaissante, n’hésite donc pas à aller regarder ce qu’il fait. Enfin, pour aller plus loin, je te laisse en compagnie des sources qui m’ont aidée à alimenter la partie « analyse » de cet article.

Everybody’s gone to the Rapture : http://www.jeuxvideo.com/forums/42-29427-40881764-1-0-1-0-spoil-explication-de-l-histoire.htm

Spirit of the North : https://www.playstation.com/fr-ca/games/spirit-of-the-north-ps4/

Limbo : http://www.chroniques-ludiques.fr/limbo-lenfant-et-lenfer/

Inside : http://www.jeuxvideo.com/forums/42-33205-47517369-1-0-1-0-l-univers-de-inside-interpretations.htm

13 réflexions au sujet de « Voyage à travers le paysage indépendant »

  1. Quel voyage pour le moins incroyable que tu nous offres là !
    Tu sais parfaitement ce que je pense des jeux indépendants, tu sais qu’ils sont pour moi des œuvres majeurs dans le paysage vidéoludique, mais tu as réussi à mettre des mots, là ou j’ai du mal à m’exprimer, à dire pourquoi je les aime tant. Alors merci pour ce partage, merci pour ce voyage et j’ai hâte de te voir parler d’autres jeux de ce genre !

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  2. Très cool cet article ! Au départ je ne pensais pas que ça me parlerait vu que je ne fais que très très peu de jeux indé, mais l’angle que tu as choisi est intéressant. Ça donne envie de s’intéresser de plus près ce qui s’apparente être un genre à part entière. Et en plus tu donnes des pistes pour commencer ! Parmi ces jeux, lesquels sont disponibles sur Switch d’ailleurs ? 🤔

    Ton année commence bien l’amie !

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    1. Merci ! Figure-toi qu’il n’y a pas si longtemps, je ne touchais pas du tout aux jeux indés et j’avais même des à prioris dessus. Donc je suis contente que mon article puisse être utile. Pour ce qui est de ta question, j’y ai déjà répondu par mp, du coup. Merci encore !

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  3. Je ne peux qu’approuver et apprécier tout ce que tu as écrit sur le jeu vidéo indépendant, qui propose à la fois des merveilles artistiques, de belles incitations à comprendre et à interpréter, à ralentir et savourer, plutôt que foncer. Tu as tout à fait raison, les jeux indépendants nous ramènent surtout à nous-mêmes, à notre interprétation, voire à nous reconnecter avec nous-mêmes, à davantage écouter nos pensées et sensations. Autant dire qu’ils font vraiment voyager et rêver… je suis très contente de voir qu’ils t’ont tous plu à des niveaux différents. J’ai évité de lire tes analyses de Limbo, Inside et Spirit of the north, que je ferai sans doute un jour, mais je ne doute pas du tout de leurs qualités. Pour Rapture, pour la blague, je suis convaincue de l’enlèvement des habitants par des extra-terrestres. 😛 mais en sérieux, le côté religieux est le plus plausible, mais en même temps, je le vois comme une histoire où les habitants ont surtout eu la chance de s’exprimer vraiment sur ce qui leur tenait à coeur, avant de disparaître. D’ailleurs, je suis persuadée qu’on « joue » l’être qui les a fait disparaître…et qui découvre trop tard le « mal » qu’il a fait.
    Tu as réussi à retranscrire par des mots et des émotions ce qu’on ressent si profondément durant tous ces jeux, chapeau. Pas évident de décrire ce qu’on ressent à la fin de tels voyages. J’espère que les suivants seront tout aussi plaisants.

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    1. Et je ne doute pas que les trois jeux que tu cites te plairont. Je t’invite vraiment à revenir par ici quand tu les auras faits ! Pour Rapture comme pour les autres, on peut imaginer ce qu’on veut finalement, et c’est grisant. D’ailleurs, ta théorie est intéressante. Merci pour ton commentaire très complémentaire.

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  4. Salut Flo bonne année ! Il me semblait avoir commenté l’article de ta rencontre avec el señor Berlin mais ça ne fait rien ^^. C’est sûr que les jeux indé proposent autre chose : ils sortent des sentiers battus, ils sont souvent engagés –derrière les expériences qu’ils proposent, il y a toujours un message qui est véhiculé, et c’est particulièrement le cas dans Little Nightmares (je sais que tu aimes cette licence) –, et puis surtout ils sont réalisés avec le cœur, seul élément qui permet aux petits studios de se démarquer des plus gros.

    Comme tu l’auras deviné, sur JSUG, nous accordons une place importante aux jeux indé. Si je peux me permettre de t’en recommander certains que tu adoreras sans hésiter : Knights and Bikes (dispo en version digitale sur le PS Store), les jeux Beholder, Child of Light, Transistor, Apotheon, voilà ce sont mes préférés ^^

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    1. Bonne année à toi, et pas de soucis ! Je ne peux qu’approuver ton commentaire. Merci pour tes conseils car je n’en ai fait aucun ! En regardant juste rapidement des images, les graphismes de Apotheon et Beholder me font de l’œil. J’espère que ce dernier ne fait pas trop peur, lol.

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  5. Nan mais cet article est juste génialissime ! C’est le genre de rédaction que j’adore ! Cela est comme un dossier. Ce fut passionnant à te lire et j’espère bien qu’il y en aura d’autres qui suivront, sur ce thème ou plein d’autres. Et très belle vignette !!

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    1. Wow ! Merci énormément pour ton commentaire élogieux ! Ca me fait énormément plaisir, et je suis sûre que Benji, l’auteur des miniature en est aussi très content. Je tâcherai d’être à la hauteur, ahah, et à très vite !

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  6. Je rattrape mon (immense) retard dans tes articles, et quel bel article ! J’ai adoré l’interprétation de Limbo, je n’avais jamais vu ça sous cet angle. Et pourtant, une fois expliqué, ça paraît tout à fait plausible. Est-ce que tu as pensé à ça toute seule ou est-ce que ce sont des indices trouvés sur internet qui t’ont mise sur cette piste ?

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    1. Hello ! Je suis ravie que tu sois passé sur le blog et m’aies donné ton avis sur les derniers articles. Ca me fait vraiment plaisir ! Généralement, j’essaie de forger ma propre interprétation du jeu, avant de faire des recherches, pour voir si je suis dans le vrai, ou si je ne peux pas étoffer mon opinion. Comme tu le sais, Limbo n’est pas aisé à déchiffrer, même si j’avais perçu les indices sur les limbes ou le potentiel accident de voiture. Je crois que j’ai mis en sources l’un des articles qui m’a bien aidée à compléter.

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