INDIKA | Quand le jeu vidéo dénonce et dérange

Je n’avais jamais incarné une nonne dans un jeu vidéo. Force est de constater que ça ne m’attirait pas particulièrement. Pourtant, je fus rapidement intriguée, puis conquise, par les aperçus d’INDIKA, ou les échos que je pouvais en avoir, certains allant même qualifier l’expérience aussi troublante que celle proposée par Hellblade. Pour celles et ceux qui l’ignoreraient, INDIKA est un jeu indépendant russe sorti le 2 mai 2024. Est-il aussi troublant et unique que le prétend sa réputation ? C’est ce que nous allons découvrir ensemble. Rassurez-vous, si vous n’avez pas encore eu la… foi de l’essayer, cet article ne contiendra que très peu de spoilers.

INDIKA est une nonne vivant dans un monastère qui se situe dans une Russie alternative, à la fin du dix-neuvième siècle. Si aucune religieuse n’y semble particulièrement guillerette, INDIKA est particulièrement rudoyée en ces lieux. Dès l’introduction, les théories se bousculent dans notre esprit. La jeune femme a-t-elle commis quelque chose d’irréparable, par le passé ? Sa réputation est-elle due à la voix-off qui envahit chaque scène, comme si INDIKA entendait elle-même des voix ? Est-elle possédée par le Diable ? Souffre-t-elle de schizophrénie ? On se rendra vite compte que la voix intérieure – et masculine – d’INDIKA commente chaque fait et geste de son voyage, avec beaucoup d’ironie. Cela m’a d’ailleurs rappelé, à certains égards, le marionnettiste dans le fort sympathique A Juggler’s Tale. La nonne semble bel et bien livrer un combat interne contre le mal. Ce dilemme moral sera d’autant plus mis à l’épreuve lorsqu’elle sera invitée à sortir du couvent, afin de livrer une lettre dans un monastère. Or, sa route croisera celle d’un fugitif appelé Ilyia, qui l’entraînera vers d’autres péripéties. Pour finir, notons que la narration linéaire est entrecoupée d’analepses, permettant d’explorer le passé d’INDIKA, en… pixel art.

Il est inconcevable de parler d’INDIKA sans mentionner l’histoire du petit studio russe à l’origine du projet : Odd Meter. N’en déplaise à certain(e)s, un véritable enjeu politique se cache derrière cette expérience vidéoludique. En février 2022, au début de la guerre en Ukraine, dix des quatorze développeurs ont décidé de quitter la Russie. En effet, d’après rtbf, le fondateur d’Odd Meter, Dmitry Svetlow ne se sentait plus en sécurité après avoir imaginé un jeu satirique vis-à-vis de l’église orthodoxe russe, et de ce fait, du gouvernement et de ses décisions : « L’église orthodoxe russe est l’une des armes de la propagande russe. Depuis l’église, ils disent aux gens : ‘Vous devriez aller en Ukraine et les tuer, mourir pour votre pays », explique-t-il avec indignation, avant d’ajouter : « Après mes déclarations, il vaut mieux ne pas revenir. » Vous l’aurez compris, ce n’est pas parce qu’INDIKA permet d’incarner une nonne qu’il fait l’apologie de la religion, bien au contraire. Passer à travers la dimension satirique et la dénonciation politique du jeu serait un sacré contre-sens. Ce serait d’autant plus dommage que les développeurs et développeuses d’Odd Meter ont fait preuve de courage, en concevant une œuvre au sous-texte si contemporain, et qui aurait très bien pu ne jamais voir le jour.

J’ai mentionné, plus tôt, la présence de séquences en pixel art, rendant hommage à différentes mécaniques de gameplay traditionnelles dans le rétrogaming. Il nous faut effectivement saluer INDIKA pour sa direction artistique si atypique. Le jeu dispose d’une ambiance très cinématographique et particulière ; d’autant plus paradoxale que les graphismes réalistes sont régulièrement ponctués de thèmes musicaux appartenant au genre de l’électro, en écho aux phases en pixel art. La jeu est constitué de décisions de mise en scène et de paysages tout autant paradoxaux. Si la première partie de l’aventure se déroule dans des espaces ouverts, enneigés et de fait, blancs ; les chapitres suivants entraînent INDIKA et Ilyia dans des endroits plus sombres et renfermés. Je pense notamment à l’usine de poissons, où tout paraît d’ailleurs si gigantesque que les personnages semblent presque aussi minuscules que ceux de Little Nightmares. Le titre est à la fois beau, comme en témoignent ses effets de lumière jonglant entre le clair et l’obscur, et perturbant. Je pense notamment au chien sauvage qui traque INDIKA et Ilyia à travers le moulin. Son chara design est tel qu’on en vient à se demander s’il est réel ou s’il s’agit d’une créature chimérique et démoniaque. L’animal, d’abord menaçant, devient étrangement ridicule quand on en vient à bout. La mise en scène rend délibérément certaines scènes absurdes ou dérangeantes, par le biais des visions d’INDIKA ou simplement de choix de cadrage volontairement douteux. Tout cela, mis bout à bout, rend l’expérience d’autant plus troublante et surréaliste. Cet étrange mélange est pourtant moins étonnant quand on apprend, grâce à GamerGen, qu’Odd Meter s’est inspiré de réalisateurs comme Yorgos Lanthimos (Pauvres créatures), Ari Aster (Midsommar) ou Darren Aronofsky (The Whale) pour imaginer l’ambiance d’INDIKA.

Naturellement, cette direction artistique convient aux thématiques et aux dimensions satiriques d‘INDIKA. La nonne elle-même est tiraillée entre le bien et le mal, tout en se demandant si le monde est vraiment si manichéen, voire métaphysique que cela. Comme mentionné plus haut, INDIKA est une œuvre délicieusement satirique vis-à-vis de l’église orthodoxe, ce qui implique des dialogues philosophiques finement écrits, nommément entre les deux protagonistes. C’est au final à travers des détails faussement insignifiants que le jeu est le plus dénonciateur. INDIKA possède tout un système de points, lui aussi emprunté au rétrogaming. Les pièces accumulées incarnent visiblement la foi ou la vertu d’INDIKA, et se gagnent en allumant des cierges ou en trouvant des artefacts religieux, dissimulés ici et là. Les écrans de chargement nous mettent très tôt en garde avec la phrase suivante : « Ne perds pas ton temps à collecter des points, ils ne valent rien. » En dépit de cette réplique provocatrice, je me suis naturellement entêtée à engranger des pièces de vertu, peut-être dans l’espoir que cela finisse par avoir un impact sur le scénario. Mais il n’en est rien. (Cela ne permet même pas de débloquer des trophées). On finit même par perdre tous ces points, puis par en regagner plus encore, de façon tout à fait discutable. Je trouve cela extrêmement fort, pour deux raisons. Non seulement cette mécanique de jeu confirme qu’il ne servait à rien de se montrer vertueuse, puisqu’INDIKA sera amenée à prendre des décisions ou à commettre des actes relativement discutables, par la force des choses. Mais cela nous ridiculise aussi en tant que joueurs et joueuses, qui avons été tellement gavé(e)s de collectibles et de récompenses, jusqu’à présent, que nous gardons le réflexe de collecter ceux-ci, en dépit des mises en garde et de tout bon sens. Ainsi, notre foi de gameur est elle aussi questionnée. Cette remise en question était annoncée dès le début du jeu, au sein du monastère, où INDIKA est contrainte de remplir un bidon entier, en allant chercher de l’eau dans le puits. Cela nécessite de remplir plusieurs seaux et de faire des allers-retours pénibles. Or, la nonne supérieure finit par renverser l’eau récoltée par INDIKA sur le sol. Cela annonce le message presque nihiliste du jeu tout en dénonçant, par la même occasion, la vanité des quêtes Fedex, que nous persistons à faire, malgré toutes les plaintes que l’on peut émettre à leur sujet. INDIKA est assurément un jeu intelligent et très intéressant. Malgré tout, je regrette qu’il ne se montre pas plus subversif encore, en osant des provocations moins timides ou en rendant les éléments les plus perturbants de son contenu, plus présents. Sans mauvais jeu de mots, le jeu pèche par cela, mais aussi par plusieurs faiblesses techniques.

On peut qualifier INDIKA d’aventure linéaire à la troisième personne, essentiellement constituée de phases de plate-formes et d’énigmes. Les puzzles sont variés et certains poussent à réfléchir un moment, avant de pouvoir progresser. Bien que certaines énigmes paraissent un peu grosses en terme de cohérence, on ne peut donc que saluer le jeu pour l’originalité de ses puzzles. La mécanique de gameplay la plus intéressante et pertinente à la fois consiste à voir le monde se déchirer, lorsque la voix démoniaque prend le dessus. Le level design devient alors écarlate et chaotique, tout en ouvrant – paradoxalement – de nouveaux chemins. INDIKA doit prier pour retrouver la sérénité et le décor, tel qu’il était auparavant. Il faudra donc alterner entre deux dimensions du même environnement et deux états d’esprit, très différents, pour avancer. Malheureusement, cette mécanique est utilisée très peu de fois. D’autres passages s’avéreront moins passionnants, comme des séquences entières où INDIKA se contente de suivre Ilyia à travers quelques dédales, le tout étant heureusement secouru par des dialogues captivants. Par ailleurs, bien que les personnages soient réussis, je n’ai pas jugé les décors particulièrement bluffants. J’ai même trouvé le jeu assez faible techniquement, à cause de saccades, d’écrans noirs ou de temps de chargement, dont je n’ai décidément plus l’habitude, sur PlayStation 5. Enfin, bien que cela ne me gêne pas personnellement, attendez-vous à une aventure qui n’excédera pas 4h. INDIKA est une expérience qui mérite d’être connue et d’être testée, mais elle est – selon moi – trop timide et pas assez aboutie, pour véritablement marquer le microcosme du jeu vidéo.

INDIKA permet d’incarner une nonne, qui fait littéralement face à ses démons. Le titre mérite d’être connu, d’autant plus lorsqu’on a conscience du contexte dans lequel il a été développé par le studio russe Odd Meter. La direction artistique d’INDIKA est à la fois intéressante et perturbante. Si le jeu s’avère aussi satirique qu’il le désirait, j’aurais toutefois aimé qu’il soit moins timide et plus subversif. De plus, en dépit de quelques puzzles et mécaniques de gameplay bien trouvés, le jeu demeure faible, sur certains aspects techniques. INDIKA m’a moins marquée que je l’espérais. Il propose toutefois une aventure aussi bien enrichissante que ludique. Je le conseillerais donc sans réserve, à toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient expérimenter une œuvre peu ordinaire.